Réflexions déconstruites sur l’usage des tiers dans Magic : The Gathering

Ah, la sacro-sainte tier list, celle qui influence nos choix dans Magic. Jouer la meilleure liste, ou bien adapter son deck pour gagner contre. Pleurer en voyant le prix de certaines cartes exploser tandis que d’autres sont torpillés. Réclamer un ban ou un nerf, quand on n’arrive pas à gagner et que la présence du deck est trop oppressive (parfois à raison, souvent à tort). Pourtant cette tier list n’est pas exempte de défauts.

Dans le jeu vidéo

Dans Street Fighter, la tier list est une liste ordonnée des personnages du jeu, classés par ordre de « puissance », ou de victoire potentielle sur l’ensemble du casting.

Voici un exemple de tier list, celle de Street Fighter 3: Third Strike (SF3.3) :
Tier List SF3.3

Chaque personnage du jeu a son match-up analysé par les meilleurs joueurs mondiaux (c’est-à-dire japonais dans le cas de Third Strike), ainsi on arrive à une moyenne sur 10 concernant le nombre de victoires potentielles si chaque joueur joue parfaitement le match-up.

Quels critères sont pris en compte ? Les données du jeu servent à établir cette tier list, ainsi que les connaissances de chacun. La frame data (propriétés des différents coups des personnages) est l’un des éléments déterminants. On prend alors en compte l’invincibilité des coups du personnage, leur vitesse, leur portée ou encore l’avantage en hit (permettant les combos) ou en garde (permettant de continuer les pressings comme un boxer mettant son adversaire dans les cordes).

Par exemple, ici, Yun est au sommet de la liste des différents personnages du jeu. On observe que ses match-up sont tous favorables, le plus mauvais étant contre Makoto à 5 chances de victoire sur 10 (soit l’équilibre). Chun-li est le second personnage le plus fort du jeu, cédant uniquement face à Yun (et avantageant de fait ce dernier). Street Fighter 3.3 est une bonne façon d’illustrer la tier list tant elle semble sans appel. Pour d’autres jeux cependant, les choses sont moins marquées.

Par exemple mon Street Fighter favori, Ultra Street Fighter IV, à une tier list plus complexe. Le jeu étant mis à jour et dont l’équilibrage était revu à chaque édition (Ultra étant la 5eme itération de la mouture Street Fighter IV), de nouvelles mécaniques sont apparues (la red focus) et celles-ci ont changé à nouveau l’équilibre des forces. Yun redevenant, par exemple, un personnage du haut du tableau.

Cependant, contrairement à Street Fighter 3 : Thrid Strike, le jeune chinois n’avait pas que des match-up positifs. Ainsi, mon personnage, Zangief, se trouvait être avantagé face à Yun (6-4 en la faveur du catcheur communiste). Pourtant Zangief n’était pas le meilleur personnage du jeu, juste un mid-tier. Cependant, via les propriétés de ses coups, celui-ci arrivait à rivaliser avec les personnages du haut du panier tandis qu’il perdait l’avantage sur les autres personnages du casting. Ca n’était pas le meilleur personnage du jeu, mais il avait « du jeu ».

Dans Magic: The Gathering

Dans Magic, la tier list prend une toute autre forme. Une forme utile pour la construction de nos decks, mais n’illustrant pas réellement la puissance de chaque archétype du jeu. Il s’agit plutôt d’une analyse du métagame, de voir quels archétypes dominent. Cela permet d’adapter son jeu, ou bien de choisir de monter le dernier deck à la mode.

Voici un exemple de « Tier List », celle de Juillet 2016, empruntée à modernnexus.com :
Tier List MTG 07-16

La liste est découpée en tier 1, 2 ou 3 – à la façon de Street Fighter avec ses tier A, B ou C – mais ce qui détermine le tier, c’est plutôt la popularité du deck plus que sa puissance intrinsèque brute. La méthode de calcul, en agrégeant les statistiques que fourni MTGO et celles des évènements papier, entraine certains decks, pourtant très forts, dans le tier 2.

L’exemple le plus parlant, à mes yeux, reste Abzan company (ou CoCo, ou Melira company). Le deck gagne grâce au combo Melira, proscrite sylvoke + Voyant de viscères + Fourbes de cuisine, octroyant un nombre de points de vie infini à son utilisateur.

En format papier, la réalisation du loop infini est assez facile grâce à moult raccourcis. Tandis que sur MTGO, la pile de trigger étant longue à gérer, on fini souvent par s’épuiser et égrainer aussi le temps qui nous est imparti pouvant nous faire perdre la partie. (Sur MTGO, chaque joueur a un temps déterminé pour gagner la partie et si son temps s’écoule, la partie est perdue. Aucun loop n’est permis.)
Cette limitation explique pourquoi le deck n’est que très peu joué en ligne avec seulement 0.8% de part du métagame. Le deck sur format papier et ses 4,1% de représentation devrait, si on prend en compte les critères de Modern Nexus, être un deck Tier 1.

On peut y opposer des decks comme Suicide Zoo et Dredge. Très populaires online (10% de représentation sur MTGO), les parts de métagame de chacun des deux jeux sont plus bien modestes en format papier (ceux-ci dépassent à peine les 2,5% de représentation, plus proches d’un tier 2 en terme de représentation, toujours en prenant compte les critères modern nexus). J’aurais aimé faire une comparaison des prix de Suicide Zoo et de Dredge avant l’augmentation des prix pour savoir si ce sont avant tout des decks « budget » installés dans le tier 2, ou si l’argument monétaire n’est jamais entré en ligne de compte dans la popularité de ces deux decks-ci.

Les faiblesses de la Tier List

Finalement ce qui me dérange ici, est la notion de Tier, empruntée du jeu vidéo. Les decks sont classés par ordre de présence et non par ordre de puissance. Il s’agit bien d’un état des lieux et non d’une tier list dans le sens premier du terme.

De plus, ce genre d’état des lieux me fait penser aux prophéties autoréalisatrices. Ici, on déclame que tel deck est tier 1, le choix des joueurs étant soit de métagamer contre, soit de monter le deck (pour les Spikes) afin de « rouler » sur la piétaille. Ainsi, via l’établissement de ces statistiques, on crée un engouement autour des decks les plus joués, qui de fait deviennent des decks encore plus joués, ce au détriment d’autres jeux avec une puissance brute non négligeable mais ignorés. Ce, jusqu’à ce qu’un joueur professionnel arrive à réaliser une performance avec un deck hors radar et crée autour de ce nouveau deck un « hype train » (faisant exploser la popularité du deck devenant alors nouveau tier 1).

Cette vision des choses est assez désabusée, et dresse un portrait peu flatteur de la communauté magicienne. Faisant de la majorité d’entre nous des moutons suivant les statistiques. Je force le trait, bien entendu. Cependant, les joueurs souhaitant performer sans avoir à tester le format de façon étendue (jouant notamment dans tous les formats) sont souvent plus enclins à prendre les decks tiers 1, pensant que ce sont les meilleurs decks car ce sont ceux ayant obtenus les meilleurs résultats.
Mais là encore, la notion de meilleurs résultats me perturbe, puisque la vision des choses est déjà biaisée. En effet, tel deck a fait de meilleurs résultats que tel autre, parce qu’il était simplement joué dix fois plus. Cette représentation supplémentaire impacte forcément les résultats globaux.

Vers une nouvelle Tier List ?

Plutôt que de peser les arguments et les contre-arguments d’une tier list basée sur un autre critère que la représentation – comme la difficulté d’établir et de calculer les indicateurs voulu – je vais plutôt aborder la question fondamentale ici : Qu’est ce que « meilleur » signifie dans Magic ?

Est-ce que le meilleur deck est le deck le plus joué ?

J’ai l’intime conviction que non, ça n’est pas parce qu’un deck est le plus joué qu’il est forcément le meilleur. Le « hype train », ou le conformisme, ou le suivi de la norme, processus normal pour l’être humain afin de s’intégrer en société est un biais à mon sens trop important pour faire confiance uniquement à cette statistique de représentation.

Est-ce que le meilleur deck est le deck avec de bon match-ups contre les decks les plus joués mais avec de mauvais match-up contre nombre d’autres decks moins représentés ?

Ma vision, ici, est proche du non. J’admets la prise de position pour attaquer le format et réussir à se démarquer face aux jeux les plus joués et réaliser ainsi de bonnes performances. Cependant cette approche me semble trop risquée pour être viable. Elle nécessite une dose de prédiction un peu trop importante à mon goût. Et rencontrer les decks contre lesquels on n’est pas préparé en GP peut nous couter très cher.

Est-ce que le meilleur deck est le deck avec aucun match-up favorable et aucun match-up défavorable ?

A mon sens Jund entre dans cette catégorie, c’est le Ryu de Magic. A du jeu contre tout, mais sans vraiment gagner de façon spectaculaire ses match-up. Un deck que j’ai choisi de monter il y a peu, aimant particulièrement ce coté « All-rounded ». La variance impacte le jeu, certes, mais les bonnes décisions et la façon dont le jeu est construit semble déterminer la victoire au skill plus qu’à la chance de faire une bonne sortie, la puissance intrinsèque de chaque carte n’étant plus à démonter. Est-ce pourtant le meilleur deck du format à mes yeux ? Je ne sais pas.

Est-ce que le meilleur deck est le deck que l’on préfère jouer et avec lequel on s’amuse (Insérer des arc-en-ciel, des paillettes et des licornes ici) ?

Ça va être une réponse brutale, et contraire aux dogmes de ce cher Walt Disney, mais non. On peut aimer piloter un deck pour son game play, pour sa flavor, s’amuser avec comme un fou (UR Storm, mon amour), mais cela n’en fait pas « le meilleur deck » pour autant. Il faut réussir à ne pas s’aveugler et être conscient des limites de son jeu afin de pouvoir continuer à progresser (voire à s’amuser).

Est-ce que le meilleur deck est le deck le plus complexe à piloter ?

Ici, je dirais que non. Complexe, ne veut pas forcément dire meilleur. Et dans un objectif compétitif, la complexité peut parfois desservir les performances en faisant fondre le cerveau prématurément pendant les rondes. Un deck peut être complexe à piloter mais avec des faiblesses intrinsèques prépondérantes.

Est-ce que le meilleur deck est le deck le plus résilient ?

Un deck résilient pourrait être un deck qui ne se fait pas empaler par la hate de side, et qui à travers la disrupt arrive à adapter son plan de jeu à la volée. A une époque, le deck favori de Cochise, feu Splinter Twin, était à mes yeux le meilleur deck du format, et de loin.

Très résilient, capable de menacer avec un combo, d’effectuer un plan beatdown-tempo ou un plan burn à coup de bolt-snap-bolt, le deck avait énormément de lignes de jeu et était capable de punir les décisions de son adversaire par une défaite cuisante.

Est-ce que le meilleur deck est le deck avec la marge de progression la plus élevée ?

J’entends par la le deck qui offre le plus haut potentiel, un potentiel atteignable qu’à force de travail et de réflexion sur l’importance de chaque décision. Certains decks récompensent plus la prise de décision millimétrée que d’autres.
A mon sens, la marge de progression de deck comme Ad Nauseam ou bien Burn, reste limitée due à la linéarité de ces deux archétypes, tandis que les decks de type creature tool-box (Kiki-chord, Abzan Company) ont des possibilités bien plus étendues.

Est-ce que le meilleur deck est le deck qui tue l’adversaire le plus vite ?

Archétype dans lequel je me retrouve à classer bon nombre de decks « Canon de verre ». Les archétypes comme Griselshoalbrand se glissent ici à merveille. Infect quant à lui, même s’il rentre dans la catégorie des decks tuant le plus vite, reste suffisamment résilient pour éviter la sous-catégorie « Canon de verre ».

Conclusion

Finalement, comment établir une Tier List classant les meilleurs decks lorsque la définition même de meilleur deck n’est claire pour aucun d’entre nous ?

Aujourd’hui, j’ai décidé de jouer ce que je pense être le best deck : celui qui m’offre une marge de progression élevée, qui récompense le skill investi et qui restera un choix solide dans n’importe quel métagame avec aucun match-up ingagnable. Des match-up difficiles existent, comme tron (ou les big mana deck), mais le deck est facilement adaptable au métagame pour offrir malgré tout une chance non négligeable de victoire. Ai-je raison ? Seul l’avenir nous le dira…

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